Deux textes écrits pour Plein Espace, une regrettée plateforme Web et radio qui s’intéressait au théâtre québécois.
N. B. : Les articles ont été légèrement retravaillés depuis leur publication initiale. Je n’ai pas pu m’en empêcher.
Notoirement méconnu
Novembre 2012

Alexandre Vialatte (1901-1971), écrivain et chroniqueur français, se décrivait comme un auteur notoirement méconnu. Ses chroniques pour le journal La Montagne, sur lesquelles se base la pièce Et c’est ainsi qu’Allah est grand!, lui assuraient un revenu sans toutefois faire de lui un auteur largement lu. Il disait : « La conscience, comme l’appendice, ne sert à rien, sauf à rendre l’homme malade. » Ou encore : « L’homme n’est que poussière, c’est dire l’importance du plumeau. » Le personnage est plutôt facile à cerner : humoristique, observateur, habile.
Jean-Marie Papapietro, metteur en scène et fondateur du Théâtre de Fortune, a décidé de faire de Vialatte et de quelques-unes de ses chroniques une pièce d’un peu plus d’une heure. Loin d’en être à sa première adaptation d’un texte littéraire en œuvre théâtrale, Papapietro affirme que l’exercice n’est pas tellement difficile, bien que ce soit de la haute couture. C’est une comparaison qui me parle. Il entame donc son travail avec une idée à la fois vague et précise de ce qu’il cherche à obtenir. Puis en travaillant avec le texte et l’acteur, l’œuvre prend forme. Avant même de définir le contenu de sa pièce, Papapietro a mis un an à lire l’intégralité des articles de Vialatte, soit près de 2 000 pages de textes « en papier bible ». Un vrai travail de moine.
Dans la proposition de Papapietro, Vialatte, interprété par Gaétan Nadeau, est seul sur scène et presque toujours assis à son bureau. Le metteur en scène n’a pas ressenti le besoin d’inventer un autre personnage afin de compléter le tableau, comme c’est parfois le cas pour des écrits non destinés à la scène. Au contraire, la solitude du personnage sur les planches met en évidence l’essence même de cet attentif scrutateur qu’était Vialatte. Bien qu’il écrive des lettres à ses connaissances et qu’il écoute la radio durant la pièce, aucun autre personnage ne le rejoint; cependant, le monde extérieur, à la fois présent et absent, le distrait sans cesse, exacerbant ses réflexions. Pour Papapietro, Vialatte est « un auteur, un grand traducteur, un humaniste », et ce sont ces caractéristiques qu’il s’est efforcé de révéler. En effet, c’est en travaillant sur l’adaptation du roman Le château de Franz Kafka, traduit par Vialatte, que Papapietro s’est véritablement intéressé à lui. Loin du monde universitaire, Vialatte traduisait pour le plaisir, peut-être aussi un peu pour l’argent. Les spécialistes lui ont reproché d’avoir dénaturé Kafka, alors qu’il leur reprochait d’avoir fait de cet être, qu’il considérait comme un grand humoriste, un auteur obscur. La vérité, d’après Papapietro, c’est Vialatte qui la détient.
L’auteur français possédait aussi ce don de faire des rapprochements inusités, rapprochements qui ont provoqué la plupart des rires lors de la représentation à laquelle j’ai assisté. Il y a sans contredit quelque chose du stand-up comique chez Vialatte, surtout dans sa façon d’observer et de mettre en relation les absurdités de la vie courante. Mais bien qu’il nous fasse rire, ses propos dégagent un certain pessimisme. Papapietro rectifie que, sans être un défaitiste profond, Vialatte, tel un clown, faisait preuve d’humour dans l’exercice de ses fonctions de chroniqueur tout en étant mélancolique, un peu triste. Peut-être que le fait d’avoir traversé deux guerres mondiales y est pour quelque chose.
Tel qu’écrit plus haut, le personnage incarné par Gaétan Nadeau, que Papapietro décrit comme un comédien précieux, demeure cloué à sa chaise de bureau presque tout au long de la pièce. Que pense Papapietro du corps en mouvement tellement exploité, ces derniers temps, au théâtre? C’est bien, affirme-t-il, mais ce qui l’intéresse véritablement, c’est le mouvement de la parole, et surtout la musique qui se dégage d’une pièce. Dans Et c’est ainsi qu’Allah est grand!, une mélodie émane de la voix du personnage et devient « une forme d’aventure cérébrale», pour reprendre les mots du metteur en scène. Un bel équilibre est tout de même créé avec l’ajout de très jolis dessins animés projetés au mur qui servent d’introduction à la pièce. Vialatte débutait toujours ses chroniques (généralement de deux ou trois pages) par un résumé d’un paragraphe; Papapietro a eu l’idée, brillante je trouve, de maintenir ces paragraphes, mais de les exprimer de façon visuelle.
Après une semaine de représentations, la pièce se porte bien, et des propositions pour aller en France sont déjà sur la table.
Vialatte m’était totalement étranger il y a quelques jours à peine. Je n’avais aucune idée que derrière ce nom se cachait un auteur aussi singulier, drôle et profond. Vous avez jusqu’au 24 novembre pour le découvrir à votre tour.
À surveiller : le Théâtre de Fortune proposera (ça reste à confirmer) un spectacle théâtral sur Albert Camus et sa prise de position quant à la guerre d’Algérie, dans le cadre du centième anniversaire de naissance de l’auteur et de l’événement qu’en fait le Théâtre Denise-Pelletier. Plus de détails à venir en janvier 2013.
Et c’est ainsi qu’Allah est grand!
Texte : Alexandre Vialatte. Mise en scène : Jean-Marie Papapietro. Concepteurs : Romain Fabre, Louis Sédillot, Martin Sirois et Pierre-Yves Cezard. Avec : Gaétan Nadeau et la collaboration spéciale de Dominique Quesnel. Une production du Théâtre de Fortune, présentée à Prospero du 6 au 24 novembre 2012.
Choquer en 2012
Octobre 2012

Louis-Philippe Labrèche, metteur en scène, acteur et cofondateur du Théâtre de l’Entonnoir, me donne rendez-vous au Café Lézard de la rue Beaubien. « C’est ton endroit de prédilection pour créer, ici? » je lui demande. « Non, pas du tout. Je ne suis pas comme Vincent Vallières. Je pourrais faire comme lui pis écrire des tounes pis être cool. Mais non. » Louis-Philippe n’a pas besoin d’écrire des chansons pour être cool. Il m’apparaît comme un tripeux, un de ces créateurs amoureux de leur art qui s’amusent et rendent contagieuse leur passion. Peut-être vous rappelez-vous de son passage à Plein Espace l’année dernière? Il y avait jasé théâtre émergent, Grand Guignol et Yves Desgagnés… Ah oui, lui!
Voici qu’il revient nous parler de la deuxième édition du cabaret d’horreur Grand Guignol. La première édition, qui s’est tenue l’année dernière, ne devait être qu’une unique soirée, une levée de fonds au profit d’une autre pièce. Finalement, le Théâtre MainLine a insisté pour que le plaisir s’étire durant cinq soirs, et le public était au rendez-vous. Pourquoi donc ne pas reprendre les sordides festivités encore cette année?
Et nous y voilà. Cinq soirs pour nous divertir à souhait. On retrouve l’animateur de l’an passé, le même cœur de création (un texte original dans lequel toute l’équipe met son grain de sel), la fin du monde comme thème dominant et, bien entendu, des malaises. La nouvelle édition comporte bien sûr quelques nouveautés : une diminution du comique pour laisser plus de place au dramatique et davantage de méthodes pour véritablement choquer la salle.
Et le Grand Guignol, c’est quoi déjà? Une forme théâtrale née au début du 20e siècle qui exploitait les tabous de l’époque pour créer des malaises, des frousses et des rires, et qui, à l’aide d’illusions bien exécutées, surprenait le public. Un divertissement trash avec une touche de critique sociale, comme le décrit le metteur en scène. Le Grand Guignol étant un genre qui témoigne d’une époque, les textes vieillissent très mal : voilà pourquoi le groupe écrit le cabaret de A à Z. Soyez cependant avertis : lorsque vous vous présenterez au MainLine, ne vous attendez pas à voir du Grand Guignol typique : l’Entonnoir propose plutôt une ambiance du cabaret de l’horreur.
Fait intéressant, Louis-Philippe Labrèche et ses collègues ont constaté l’an dernier que les tabous qu’ils avaient inclus dans le texte ne provoquaient pas les réactions escomptées. Au lieu de s’indigner devant certains propos ou numéros de la pièce comme les créateurs s’y attendaient, la foule en redemandait. Historiquement, le Grand Guignol se basait sur des craintes répandues avec, par exemple, des numéros sur les étrangers qui témoignaient de la peur de l’autre propre à l’époque. Selon Labrèche, aujourd’hui, il n’y a pas de grandes peurs partagées par tous, et bien que les tabous pleuvent, peu d’entre eux surprennent véritablement. Le défi de Grand Guignol II est donc d’ébranler la foule en faisant preuve d’un peu plus d’audace dans les numéros, d’autant plus que le public du MainLine est, à la base, assez averti. Il y aura des surprises cette année, soyez-en sûrs, et même un numéro considéré tellement malséant par le groupe qu’il a été… conservé, évidemment!
L’ambiance ne sera pas guindée durant les représentations de Grand Guignol II. À l’image de l’année dernière, il y aura bière et bouffe, ce qui crée inévitablement une ambiance plus festive, au grand bonheur de Labrèche. Loin d’être importuné par un public décontracté, ce dernier souligne que le théâtre est souvent pris trop au sérieux, et qu’il n’est pas rare que l’on force une atmosphère quasi spirituelle sur ce qui entoure cette forme d’art. Il faudrait se permettre de prendre des risques au lieu de respecter la loi de la tradition, la norme, l’habituel, et également se débarrasser de la rigidité. Pour lui, Molière, au Québec, devrait être joué en québécois soutenu et non pas en français normatif. Pourquoi s’en tenir à cette règle alors que les accents sont si naturels, si colorés? Se laisser aller ne veut cependant pas dire qu’il faille exclure les textes dramatiques, au contraire. Ce qui est essentiel pour Labrèche, qu’importe la pièce, c’est surtout de travailler dans le bonheur.
Fier de la deuxième édition de Grand Guignol (et de sa belle affiche), Labrèche affirme que ses acolytes Guillaume Thériault et Véronique Poirier (cofondateurs avec lui de l’Entonnoir) ainsi que toute l’équipe de création ont investi encore plus de temps et d’énergie que l’année dernière sur ce spectacle. En attendant la fin du monde, venez donc dégustez une pinte au MainLine du 24 au 27 octobre en vous remplissant les yeux d’illusions et d’effroi!
Aussi à surveiller : Le moine, présenté du 9 au 25 mai 2013 au Bain St-Michel par le Théâtre de l’Entonnoir.
Grand Guignol II
Mise en scène : Louis-Philippe Labrèche. Interprétation : Liliane Fallon, Alexis Gareau, Louis-Philippe Labrèche, Jean-François Lacoursière, Marie-Chantal Nadeau et Annie Kim Thériault. Scénographie : Anne-Marie Taillefer et Véronique Poirier. Soutien dramaturgique et assistance à la mise en scène : Guillaume Thériault. Relations de presse : Catherine Arsenault. Recherche de financement privé : Luc Philippe-Filiatrault. Crédits de l’image : Philippe Nissaire (photo) et Christine Plouffe (graphisme).
Photo de couverture par Paolo Chiabrando sur Unsplash.
