Si je n’avais porté qu’un seul enfant, la date prévue de mon accouchement aurait été le 10 octobre.
Comme je trimballais des jumelles, mon médecin devait me déclencher l’enfantement au plus tard le 18 septembre, soit à 37 semaines de grossesse. Après cette date, le placenta n’aurait plus été d’aucune utilité, lui qui trimait en double depuis plusieurs mois, le pauvre. Mais ni moi ni ce paumé de placenta n’avons su nous rendre aussi loin, et mes deux polpettes sont nées à 33 semaines et 6 jours, le 27 août. La sentez-vous, la gravité derrière cette précocité?
Quand les jumelles ont été libérées de ma matrice, j’étais plongée dans un sommeil abyssal. En ouvrant les yeux, plusieurs professionnels de la santé me tournaient autour, mais pas de signe de nourrissons dans la salle de chirurgie. Je n’étais plus enceinte, mais je n’avais pas de poupons dans les bras. Alors que l’anesthésie générale se dissipait, les douleurs physique et mentale occasionnées par mon ventre vidé partaient en vrille. Voyant que le morse enflé que j’étais s’agitait sur la table d’opération, une infirmière bien intentionnée a brandi un iPhone qui affichait des photos de mes filles. Tout le monde les avait rencontrées sauf moi, Saint-Ciboulot. Encore dans les vapes, j’essayais de déchiffrer les images sur le téléphone intelligent, mais je ne voyais rien à part de minuscules bébés affublés de masque et couverts de pansements. C’est ainsi que j’eus ma première crise d’anxiété en tant que mère.
Pendant que j’étais transférée en salle de réveil, mon époux m’a annoncé que les petites étaient en parfaite santé et très jolies. Je l’ai cru sur parole. Heureusement, car je n’ai rencontré mes héritières que plusieurs heures plus tard, le soir venu. Vous dire combien j’avais hâte. Je les ai collées un peu, bercées sommairement, certainement pas allaitées — j’étais trop médicamentée à cause du syndrome de Hellp — et on me les a prises pour les remettre dans leur incubateur, une stérile petite couchette loin de ma chambre et de mon affection.
Trois jours à peu près pareils ont passé, et même si marcher m’était presque insupportable, j’ai obtenu mon congé de l’hôpital. Moi oui, mais pas les filles. Et avec raison, car elles ne pesaient pas cinq livres, ne pouvaient pas boire par elles-mêmes, ne conservaient pas une température corporelle adéquate et faisaient des petites apnées.
Résultat : elles ont passé cinq semaines à l’unité de néonatalogie du CHUM.
Cinq longues semaines à laisser les jumelles derrière, tous les soirs, pour rentrer chez moi, penaude, sans bébés. À les bercer à l’hôpital pendant qu’elles étaient gavées. À leur apprendre à coups d’étouffements, de lèvres bleuies et d’énergiques tapes dans le dos à boire au biberon. À enfiler la plus inutile des jaquettes jaunes avant d’entrer dans leur sombre chambre double. À chercher des astuces pour les cajoler malgré les quatre capteurs collés sur elles et reliés aux moniteurs cardiaques — moniteurs qui ont d’ailleurs sonné plus souvent qu’à leur tour, autant pour de vraies bradycardies (c’était plutôt rare) que pour des électrodes pognées dans le pyjama (c’était plutôt fréquent). À affronter mes états d’âme de tragédienne en plein baby blues dans un environnement inconnu.
Pas facile, mais pas si pire; les poupounes étaient en excellente santé, juste un peu… petites. Elles avaient besoin de plus de temps. Les semaines qu’elles auraient dû passer dans mon ventre se vivaient à l’hôpital, fallait voir ça sous cet angle.
Restons donc positifs, et parlons des avantages d’une telle expérience. Vous vous dites sûrement : « Voyons la débile, pas possible, c’est rien que de la shnoute, la néonatalogie. » Tut tut, détrompez-vous. Je ne compte pas un, pas deux, mais bien quatre bénéfices :
- De vraies soies d’infirmières et de pédiatres ont pris soin des bébés lorsque mon époux et moi… dormions dans le confort de notre lit. Oui, on peut roupiller dans les chambres des poupons du CHUM, mais y dormir plusieurs jours, voire plusieurs semaines, je ne sais pas comment on peut y arriver. On en a profité pour se reposer et on ne regrette rien.
- Donner le biberon, tirer son lait et l’enrichir pour qu’il fournisse plus de calories, administrer des vitamines et minéraux, donner le bain, faire roter comme des truckers les deux délicates demoiselles, les calmer, tout ça, on a appris à le faire des meilleures et on a pu se pratiquer pas rien qu’un peu avant de se retrouver chez nous, sans supervision.
- Toutes les raisons étaient bonnes pour sortir de la bâtisse du CHUM, question de s’oxygéner l’esprit. Nos courtes balades nous ont permis de découvrir Chez Mère Grand, un café sympathique comme tout. Lattés délicieux, service impeccable, proprios adorables : c’était notre oasis durant ce séjour forcé.
- Les premiers jours hors de l’hôpital, avec les gens que j’aime, dans le confort de mon chez-moi, une grosse coupe de rouge dans une main et une jumelle joufflue dans l’autre, seront pour toujours les moments les plus heureux de ma vie. Dans le top 3, toujours.
C’est ainsi que se résume cet anodin séjour en néonatalogie, finalement. La contribuable que je suis en a eu pour ses impôts, je vous en passe un papier.
Photo de couverture par Samuel Scalzo sur Unsplash.
