Les aléas

Un vieux sage a sans doute déjà dit que l’existence n’est qu’une succession de plans A qui dévient et s’égarent dans le labyrinthe des impondérables. Si ce n’est pas le cas, voilà ma chance de voir une de mes banales réflexions s’élever au rang de citation.

Tut, tut, Laurence, tu t’éparpilles. Ce que j’essaie de dire, c’est que j’avais des scénarios plein la tête sur ce que serait mon aventure parentale, mais j’étais bien crédule, comme plusieurs parents, j’imagine. Il est impossible de tout prévoir dans la vie, et je dirais que c’est encore plus vrai avec des jumelles.

En même temps, que sais-je? Peut-être que je me fous le doigt dans l’œil. Je n’ai jamais été confrontée à ce que l’on appelle dans le jargon un « singleton ». Malgré tout, ma maigre expérience me permet d’attester que les crocs-en-jambe sont difficiles à éviter avec les bras chargés de nourrissons.

Prenez l’exemple de l’accouchement, le tout premier revers que j’ai eu à essuyer. « Sainte-Chaudière d’eau bénite, j’avais pas vu ça de même », me suis-je dit après la césarienne, alors que j’essayais de reprendre le dessus. Oui, je m’étends à nouveau sur le sujet, pas le choix. D’abord, parce qu’un accouchement, ça marque les esprits, mais c’est surtout parce que je n’ai pas pu incarner la parfaite figure maternelle que je voulais être sitôt les abricotines nées. Les complications qui ont épicé la délivrance m’ont mise sur le carreau durant quatre jours. Je vous entends, vous vous dites que je pourrais en revenir, que quatre jours, c’est pas grand-chose, que la convalescence est plus longue pour une ablation des amygdales. J’en conviens. Seulement, pendant les premières heures de vie de mes jumelles, j’étais si amochée que je n’ai pas été en mesure de faire le fameux peau à peau, un geste de grand réconfort qui renforce le lien d’attachement, stabilise la température corporelle et la respiration des bébés, diminue leur stress, réduit leurs pleurs, et j’en passe. J’ai été bien désappointée de rater ça.

Une autre déception, pas mal plus superficielle celle-là, est survenue lorsque j’ai dû admettre que mon corps n’était pas invincible. Avec un total de neuf livres de bébés, des liquides en masse et des tissus divers, je n’ai pas réussi à échapper aux méchantes vergetures*. Désolée de briser des rêves, mais durant toute ma grossesse, je me crémais le ventre comme Sissi l’impératrice se brossait les dents, c’est-à-dire matin et soir, et un beau jour, schlak! La peau n’a plus coopéré. Ajoutez à cela le laxisme persistant de mes muscles abdominaux et une douleur au périnée qui accompagne désormais mes joggings, et l’on obtient un cocktail de désenchantements qui reste un peu pris dans la gorge.

Troisième coup dur : les purées que je concocte avec tout mon amour ne sont pas de grands délices, apparemment. Moi qui pensais être une cuisinière d’exception! Ça n’a pas dix mois et ça lève le nez sur la plupart de mes mélanges santé.

Le quatrième imprévu concerne la grande particularité de mes jumelles, ce qui les distingue et ce sur quoi je pensais pouvoir me fier : leur monozygotie. Sont-elles identiques ou non, torrieux? Si oui, comment ça se fait qu’une des deux croustades a eu une réaction allergique aux œufs pendant que l’autre filait le parfait bonheur avec ses bouchées de courge musquée et d’omelette étalées à la grandeur du corps? Et pourquoi une jumelle rampe-t-elle, alors que ça prend tout pour que l’autre se tourne sur le ventre? Pourquoi l’une applaudit-elle quand l’autre se contente de baver en souriant? Pourquoi diable une dentition apparaît-elle chez l’une, alors que sa sœur ressemble toujours à un petit monsieur pas de dents? Ça s’en vient mêlant, tout ça.

Finalement, le dernier point qui me surprend et me déçoit (mais j’imagine que je ne perds rien pour attendre), c’est la quasi-absence d’interactions entre les sœurs jusqu’à maintenant. Mon rêve était de les retrouver, un bon matin, endormies dans les bras l’une de l’autre. Au contraire, les seuls moments où elles entrent en contact, c’est quand elles se donnent des coups de pied dans les côtes, trop contentes de voir arriver quelqu’un avec des biberons ou des morceaux de concombre. C’est pas mal ordinaire comme complicité. Mais je garde espoir, elles ont encore quelques années pour rectifier le tir.

Ah, comme on dit, l’existence n’est qu’une succession de plans A qui dévient et s’égarent dans le labyrinthe des impondérables, n’est-ce pas?

J’ai juste oublié de mentionner que mes filles dorment onze heures par nuit depuis qu’elles ont quatre mois. Ça non plus, je ne l’avais pas prévu, mais je ne suis pas déçue, entendez-moi bien.

J’entends voler les roches en ma direction.

* J’ai essayé le traitement d’injections de plasma riche en plaquettes pour réduire l’apparence de mes vergetures, et j’en suis assez satisfaite. Ça y va comme suit : votre sang est prélevé, puis une machine isole votre plasma. Ce plasma est alors injecté là où vos vergetures ont élu domicile. Ma foi, le résultat en vaut la peine et l’argent! Notez que le traitement fonctionne mieux quand les vergetures sont récentes, donc il ne faut pas trop tarder après l’accouchement. #cecinestpasunepublicité

Photo de couverture par Pawel Janiak sur Unsplash.